Titre : La huitième vie
Auteur : Nino Haratischwilli
Littérature allemande
Titre original : Das achte leben
Traducteur : Barbara Fontaine et Monique Rival
Editeur : Folio
Nombre de pages : 1200
Date de parution : Piranha 2017 – Folio, 2021

 

 

Lettre à Brilka

En 2006, Niza, exilée géorgienne installée à Berlin, se trouve à un tournant de sa vie. Elle, qui ne fait plus confiance à personne, vient d’être demandée en mariage par Aman, un jeune musicien de quatre ans son cadet. Alors en plein doute, elle reçoit l’appel affolé de sa mère : Elene lui demande de retrouver Brilka, sa nièce de douze ans. En voyage avec sa troupe de danse, elle vient de fuguer d’Amsterdam.
Brilka était encore un nourrisson lorsque Niza a quitté Tbilissi. Elles ne se connaissent pas, mais Niza accepte cette mission en mémoire de Daria, sa sœur disparue. Leur rencontre, d’abord difficile, pousse finalement Niza à entreprendre une longue lettre. Ainsi, elle s’adresse à Brilka, et lui raconte l’histoire de leur famille sur sept générations.
Brilka incarne donc « la huitième vie », celle qui reste à écrire. Mais elle porte déjà en elle la somme des existences qui l’ont précédée dans une Géorgie en constante mutation, nourrie de contes, de légendes et longtemps soumise au joug tsariste puis soviétique.

Une saga familiale

L’histoire débute avec un maître chocolatier dont la renommée repose sur une recette jalousement gardée. De son union avec Ketevan naissent trois filles ; faute d’héritier masculin, il transmet son secret à la benjamine, Stasia. En contrepartie, il la marie à Simon Iachi, un officier fidèle au tsar. Stasia, qui rêvait de devenir danseuse à Paris, se retrouve confinée chez ses parents tandis que son mari sert dans l’Armée rouge. Elle donnera naissance à deux enfants, Kostia et Kitty, très proches de Christine, sa demi-sœur.

Christine, mariée à un membre de la Tcheka, est d’une beauté telle qu’elle attire l’attention du « Petit Grand Homme », bras droit de Staline et tout-puissant secrétaire du Parti communiste géorgien. Or, refuser un tel homme revient à mettre en péril la vie de toute sa famille. Kostia, marqué par un chagrin d’amour, deviendra lui-même un homme dur, inflexible, entièrement dévoué au pouvoir. Il ne supportera pas la passion naissante entre Kitty et Andro, fils d’une amie révolutionnaire de Stasia.

Kitty occupe une place lumineuse dans cette vaste généalogie. Exilée d’URSS, elle mène en Angleterre une brillante carrière de chanteuse, une vie riche de possibles mais assombrie par la nostalgie du pays et le poids du passé. Car, au fil des générations, alors que les manifestations secouent les rues de Tbilissi, les femmes de la famille se heurtent à l’autorité des hommes et à celle d’un pays corrompu. C’est avec Elene que l’affrontement direct avec Kostia commence — lui qui a pourtant tout fait pour l’ancrer dans la sphère d’influence russe. Ses filles, Niza et Daria, subiront elles aussi les humeurs de cet homme, mais poursuivront l’élan de rébellion qui traverse leur lignée.

Un pays en mouvement

Après cent trente-cinq ans de domination tsariste et russe, la Géorgie connaît une brève expérience démocratique entre 1918 et 1921, avant d’être annexée à l’Union soviétique pour soixante-dix ans. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’URSS trahie par Hitler se retourne contre l’Allemagne. Sous Khrouchtchev, une relative détente s’installe, mais les premiers soulèvements éclatent, d’abord en Hongrie. Avec Brejnev, c’est la Tchécoslovaquie qui se révolte, marquant le début du déclin soviétique. L’ère Eltsine ouvre la voie à une occidentalisation rapide. La Géorgie proclame finalement son indépendance en 1991, au terme d’une période chaotique et économiquement désastreuse.

Nino Haratischwili entremêle la petite et la grande histoire avec une précision remarquable. Elle donne voix aux tourments d’un peuple longtemps façonné par la domination russe, hésitant entre désir de liberté et tentation d’un pouvoir fort, entre espoir de renouveau et crainte du vide. Ses personnages, comme son pays, doivent apprendre à composer avec les fêlures, les héritages douloureux et les cicatrices laissées par un siècle de luttes.

Un pavé de 1200 pages

En refermant ce pavé dense et foisonnant, je reste partagée. Si les destins intimes m’ont parfois laissée à distance, la fresque historique m’a en revanche profondément marquée par sa précision et sa manière d’éclairer l’emprise russe sur plusieurs générations. Quant à la fameuse malédiction du chocolat, elle m’apparaît surtout comme une métaphore puissante : celle d’un héritage aussi doux que destructeur, dont on peine à se défaire. Les personnages, tous solidement enracinés dans leur culture, tentent de s’affranchir d’un passé qui les façonne autant qu’il les enferme. C’est peut-être là que réside toute la force du roman : dans cette question lancinante, jamais résolue — comment conquérir sa liberté sans trahir ce qui nous fonde ?

Lu dans le cadre de l’opération de Novembre, Les feuilles allemandes, en commun avec Book’ing, Bookworm, Readreadbird, La promesse des mots et The happy family.

Auteur

contact@surlaroutedejostein.fr

Commentaires

28 novembre 2025 à 11 h 39 min

Nous terminons à peu près sur la même conclusion, sur l’équilibre à trouver pour s’émanciper du passé sans le renier… j’ai trouvé l’intrigue très difficile à résumer, il s’agissait de donner envie sans trop en dire (tu y parviens très bien), l’un des plaisirs de cette lecture ayant consisté en ce qui me concerne à faire connaissance avec ses multiples personnages, principaux comme secondaires. Et j’ai à l’inverse de toi été bien embarquée par le récit des destins individuels. Bref, j’ai beaucoup aimé !
Merci pour cette LC qui m’a permis de sortir de ma pile ce titre dont l’épaisseur me rebutait un peu…



    30 novembre 2025 à 8 h 42 min

    J’ai peiné aussi sur la rédaction de mon article. Avec ce volume, il y avait beaucoup à dire. En fait, j’ai toujours tendance à en dire trop.
    En ce qui concerne les personnages, il m’a semblé que Kitty prenait beaucoup de place.



28 novembre 2025 à 15 h 19 min

Noté depuis le billet d’Ingan, tu confirmes mon envie de le lire.



28 novembre 2025 à 22 h 14 min

Il est dans ma PAL. J’avoue que son poids m’a pour l’instant poussé à l’y laisser…



29 novembre 2025 à 8 h 34 min

Tout ça me plaît beaucoup, sauf le nombre de pages…



29 novembre 2025 à 9 h 40 min

Le petit bémol concernant les personnages revient souvent dans les critiques que j’ai pu lire sur ce roman. Mais, dans l’ensemble, elles sont très élogieuses.



    30 novembre 2025 à 8 h 48 min

    Oui, les livres de cette auteure sont largement plébiscités. En alliant romanesque et état d’âme d’un pays, elle attire deux lectorats.
    J’hésite tout de même à me lancer dans la lecture de La lumière vacillante. Peut-être pour novembre 2026 😂



29 novembre 2025 à 18 h 09 min

Merci d’avoir organisé cette lecture commune pour Les feuilles allemandes et chapeau pour s’être attaquée à un roman aussi épais et foisonnant. J’ai lu ton billet avec beaucoup de plaisir, parce que j’aime les sagas qui relient la grande et la petite histoire, et malgré les bémols que tu soulèves à la fin, j’ai bien l’intention de le lire un jour.
Participation notée, merci !



    30 novembre 2025 à 8 h 56 min

    De rien. Une lecture commune aide à se lancer à l’assaut de tels pavés. Par contre, cela ne laisse pas de place pour une autre découverte de la littérature allemande. Et je suis certaine que le bilan des Feuilles allemandes me donnera plein d’idées pour l’an prochain



1 décembre 2025 à 21 h 49 min

Je n’ai pas eu de réserves sur ce roman qui m’avait totalement empirée, par la grande Histoire comme par les personnages que j’ai trouvé d’une belle complexité (sauf sans doute Brilka comme l’a souligné Ingannmic). J’ai moins été convaincue par Le chat, le général et la corneille, même si là encore, ça expliquait brillamment l’histoire du conflit tchétchène et de la période post-guerre froide en Russie. J’ai hâte de lire La lumière vacillante, mais j’attends volontairement avant de l’entamer pour ne pas me lasser de la plume fougueuse de Nino Haratischwili.



    2 décembre 2025 à 8 h 38 min

    C’est certain : Brilka n’est qu’un prétexte pour retracer cette histoire ( et justifier le titre ). Les personnages sont bien travaillés et le contexte historique très intéressant. Mais je pense qu’on aurait pu se passer de quelques rebondissements et alléger la partie sur Kitty.
    J’hésite à lire La lumière vacillante parce que le nombre de pages laisse supposer autant de détails.



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