Titre : Chair
Auteur : David Szalay
Littérature britannique
Titre original : Flesh
Traducteur : Benoît Philippe
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 384
Date de parution : 7 janvier 2026

 

Le langage du corps

István a quinze ans lorsqu’on le rencontre pour la première fois. Il vient d’emménager avec sa mère dans une nouvelle ville de Hongrie, à cet âge fragile où tout questionne : le corps change, le désir surgit, les repères se brouillent. Sa découverte de la sexualité est brutale et maladroite : une prostituée d’abord, puis une voisine de quarante-deux ans qui l’initie dans une relation aussi charnelle que déroutante. Il apprend que ressentir une émotion peut être dangereux. Cette expérience fondatrice laisse une empreinte durable, orientant son rapport aux autres autant que son avenir.

Désabusé, István s’engage dans l’armée. Envoyé au Koweït, il est confronté à la violence de la guerre. La mort d’un ami lors d’une attaque de convoi devient un traumatisme obsédant. Chez István, le choc ne se traduit ni par le récit ni par le deuil, mais par des cauchemars, des accès de violence et une froideur croissante.

Quelques années plus tard, le roman le retrouve à Londres. Videur dans une boîte de nuit, il mène une existence sans éclat jusqu’au soir où il sauve un homme agressé dans une ruelle. Ce geste change tout. En guise de reconnaissance, l’homme lui ouvre les portes d’un monde nouveau : un emploi lucratif, mais surtout l’apprentissage des codes sociaux, du style et des bonnes manières.

Les codes de la société

István devient alors chauffeur et garde du corps pour de riches couples londoniens, en particulier pour les Nyman. Très vite, une relation charnelle s’installe entre Helen Nyman, quadragénaire élégante, et le jeune Hongrois. Mariée par intérêt à un homme beaucoup plus âgé, Helen hérite de sa fortune avant d’épouser István. Thomas, le fils du premier mari, observe cette union avec méfiance et soupçonne chez István un opportunisme froid.

Car István est un personnage déroutant par son absence apparente d’émotions. Il progresse dans les affaires, s’installe dans le luxe, mais traverse la vie avec une distance presque inhumaine. Son langage en dit long : des dialogues réduits à des « Ouais », des « OK », comme si les mots étaient superflus. Cette sécheresse pourrait agacer, si elle n’était pas aussi cohérente avec ce qu’il est. En dehors de rares élans sensuels et de brusques explosions de violence, que ressent-il vraiment ? Le sexe et la brutalité semblent être les seuls moyens par lesquels il parvient encore à éprouver quelque chose — quitte à s’y perdre.

Un roman addictif, un personnage déroutant

István est un personnage que l’on ne comprend jamais tout à fait — et c’est précisément là que réside la force du roman. Dès l’adolescence, son rapport au monde passe par le corps plutôt que par les mots.
Cette dissociation entre corps et émotion structure durablement la psychologie du personnage. L’armée et la guerre au Koweït ne font qu’aggraver ce clivage.
Son ascension sociale se fait par l’apprentissage de codes. On lui apprend une fois de plus à jouer un rôle.
La relation avec Helen Nyman cristallise cette ambiguïté. Mariée par intérêt à un homme âgé, Helen incarne une bourgeoisie désenchantée, où les alliances affectives sont indissociables des stratégies sociales.

Et pourtant, malgré ce héros mutique et glaçant, le roman se révèle étonnamment addictif. Il capte l’attention par son regard précis sur les gestes ordinaires, sur ces détails infimes qui composent une existence. Surtout, il tisse le destin d’István à travers plusieurs cercles familiaux : celui de son enfance hongroise, celui d’Helen, et enfin celui qu’il construit avec elle. Chacun soulève des problématiques comme l’addiction, le harcèlement scolaire, la place de chacun dans une famille recomposée.
Le roman est ainsi le portrait d’un homme qui parle peu, mais dont chaque acte révèle une histoire faite de blessures, de domination et de silences.

 

Auteur

contact@surlaroutedejostein.fr

Commentaires

15 janvier 2026 à 8 h 31 min

Pas addictif chez moi, mais je comprends ce que tu as pu ressentir à la lecture.



15 janvier 2026 à 16 h 55 min

Un personnage intéressant. Je note ce titre.



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