Titre : Un faux pas dans la vie d’Emma Picard
Auteur : Mathieu Belezi
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 264
Date de parution : 7 janvier 2015

 

La promesse du gouvernement

Après la mort de son mari, Emma Picard se retrouve seule avec ses quatre garçons. Le gouvernement lui propose un nouveau départ : vingt hectares de bonnes terres et une maison à Mercier-le-Duc, village de colons près de Sidi Bel Abbès, en Algérie coloniale.

Un homme cravaté, derrière un bureau, lui décrit une terre d’abondance. Il promet la prospérité, l’avenir, la sécurité. Comment refuser une telle chance ?

À la fin des années 1860, Emma et ses fils — Charles, Joseph, Eugène et Léon — traversent la Méditerranée. Mais dès leur arrivée à Alger, la désillusion s’installe. Il pleut. L’hôtel est insalubre, infesté de vermine. Et le sirocco souffle comme un mauvais présage. Où est donc cette terre promise ?

Pourtant, arrivée sur sa propriété, Emma s’accroche. Ces vingt hectares représentent tout : la survie, la dignité, l’honneur. Elle engage Mekika, un Algérien courageux et dévoué. Avec ses fils aînés, elle se met à l’ouvrage, persuadée que le travail triomphera de tout.

J’ai la chance d’avoir à moi vingt hectares de terre et une maison, je ne les quitterai jamais.

Dans cette phrase se concentre toute la détermination et déjà toute l’illusion d’Emma.

Le pacte du diable

Très vite, la promesse gouvernementale se fissure. Mathieu Belezi construit son récit comme une longue confession fiévreuse. Le roman alterne entre les débuts de l’installation et cette nuit tragique où Emma s’adresse à Léon, son dernier fils agonisant.

Ainsi, le lecteur sait d’emblée qu’elle a perdu ses trois autres enfants. Le suspense ne repose donc pas sur l’issue, mais sur la façon dont cela s’est passé. Comment les malheurs se sont-ils enchaînés, ruinant tous les espoirs ?

Aucune épreuve ne leur est épargnée. Sécheresse, sauterelles, orages, sirocco. Aussi les problèmes d’argent et la faim s’installent. Le style de Belezi, tendu, oppressant, épouse cette descente aux enfers dans une litanie de malheurs où les rares moments d’accalmie semblent aussitôt engloutis.

Emma aurait pu suivre Jules Letourneur, révolutionnaire amoureux qui lui offrait une autre voie. Mais, elle refuse. Par orgueil ou par fidélité à son rêve ?

Son combat devient presque métaphysique : prouver à Dieu — ce Dieu silencieux — qu’elle peut sauver sa famille sans aide divine.

L’Algérie brisée

Le roman s’ancre dans un contexte historique d’une violence extrême. Entre 1866 et 1868, l’Algérie subit une série de catastrophes : sécheresses, inondations, invasions de sauterelles, tremblements de terre. Famine et épidémies déciment la population, qui perd près de 17 % de ses habitants.

Dans ce cadre apocalyptique, la promesse coloniale apparaît pour ce qu’elle est : un mirage cruel.

Emma Picard n’est pas seulement une pionnière malchanceuse. Elle incarne la brutalité d’un projet colonial vendu comme une chance mais bâti sur la souffrance et l’illusion.

Un roman éprouvant et puissant

Un faux pas dans la vie d’Emma Picard est un texte d’une grande intensité. Sa lecture est exigeante, parfois suffocante. Les catastrophes s’accumulent sans offrir de véritable respiration. Mais c’est précisément cet acharnement tragique qui donne au roman sa force.

L’auteur ne raconte pas seulement l’histoire d’une femme. Il explore l’entêtement humain, la foi obstinée, la fierté et la culpabilité. Emma est à la fois admirable et tragique, victime et actrice de son propre malheur.

On referme ce livre éprouvé, avec l’impression d’avoir traversé une tempête — historique, intime, spirituelle.

 

 

 

Auteur

contact@surlaroutedejostein.fr

Commentaires

18 février 2026 à 11 h 18 min

On est exactement sur le même thème qu’avec Attaquer la terre et le soleil…



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