Titre : La forêt de flammes et d’ombres
Auteur : Akira Mizubayashi
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 288
Date de parution : 14 août 2025

 

Un triangle amoureux sous les bombes

Ren vit dans le quartier d’Ueno, à Tokyo. Étudiant assistant aux Beaux-Arts, il voit pourtant ses rêves artistiques brutalement interrompus : nous sommes en 1944, et la guerre contre les États-Unis entraîne la fermeture de nombreuses écoles par les autorités militaires. Contraint de travailler à la Poste comme agent de tri et de distribution, Ren y rencontre Bin Kurosawa, violoniste à l’École nationale de musique, et Yuki, étudiante à l’Institut d’études culturelles.

Très vite, une profonde amitié unit les trois jeunes gens. Mais cette complicité se double d’un triangle amoureux discret : Ren et Bin sont tous deux sensibles au charme de Yuki. Le jeune peintre semble prendre l’avantage, aidé par Hanna, sa chienne shiba au tempérament attachant, tandis que la boiterie de Bin fragilise la confiance du musicien.

La violence de la guerre

L’insouciance prend fin lorsque Ren reçoit l’ordre de conscription tant redouté. Envoyé en Mandchourie comme artiste de guerre, il doit peindre des scènes censées exalter l’héroïsme et mobiliser le peuple japonais. Mais confronté à l’horreur des combats, Ren ne peut produire que des tableaux sombres et violents, hantés par des forêts de flammes et d’ombres.

Malgré l’approbation de son supérieur, il est envoyé au front. Il en revient mutilé : il a perdu un œil et l’usage de ses deux mains. De retour à Tokyo, Bin et Yuki l’accompagnent durant sa convalescence. Bien que les sentiments de Yuki semblent se tourner vers le musicien, elle épouse Ren en mars 1946. Ce mariage est-il né de l’amour ou de la compassion ? Hanna, toujours présente, accompagne silencieusement ce destin fragile. Après la mort de sa mère, Bin part pour l’Europe.

L’art comme thérapie et mémoire

Après la disparition de Ren, Yuki s’installe à Paris auprès de sa fille. Elle tient à louer un logement doté d’un vaste atelier, à la fois pour peindre elle-même et pour exposer l’œuvre de son mari. Elle rassemble les toiles réalisées pendant la guerre ainsi que celles que Ren a peintes après sa mutilation, avec sa bouche, son pied, et tout son corps. Quinze tableaux, tous consacrés à la forêt de flammes et d’ombres, sont ainsi exposés.

Personne, aucun peintre, même Picasso avec son Guernica, n’a exprimé la guerre avec autant de puissance, ce fol effort de destruction massive qu’aucun autre animal ne commet sur ses semblables.

Avec sa fille, devenue musicienne, et Bin, Yuki organise également des concerts dans un lieu baptisé « Ren-Bin ». La musique de Beethoven, les tableaux de Ren et de Yuki s’y répondent et résistent à la mort. Hanna, toujours vivante, semble incarner cette continuité : elle symbolise la douceur de l’art, capable de se régénérer et d’accompagner les êtres humains au cœur des pires tourments.

Un roman fidèle à l’univers de Mizubayashi

L’idée du roman est née de la visite d’Akira Mizubayashi au musée Maruki, où il a découvert quatorze panneaux consacrés aux effets de la bombe atomique sur Hiroshima. Dans La forêt de flammes et d’ombre, l’art s’impose comme le gardien de la mémoire et le témoin de l’Histoire.

Fidèle à son univers, l’auteur mêle étroitement les arts — peinture, musique, littérature — aux destins d’hommes et de femmes pris dans les tourments du XXᵉ siècle. Les Japonais de cette époque rêvaient de l’Europe et de ses lumières, mais vivaient sous l’autorité d’un empereur qui imposait une stricte soumission : parler français ou voyager en Europe était interdit. Ren, Bin et Yuki lisaient pourtant la correspondance de Van Gogh, écoutaient Beethoven.

L’art guide leurs vies comme il structure l’œuvre de Mizubayashi.

La forêt de flammes et d’ombre offre une réflexion sensible sur le pouvoir de l’art face à la destruction et à l’oubli. En suivant le destin de trois amis sur près de quatre-vingts ans, Akira Mizubayashi compose un récit porté par le dialogue constant entre peinture, musique et mémoire. Si cette traversée du temps séduit par l’histoire intime des personnages, elle est parfois banalisée par un style, parfois dépouillé jusqu’à l’excessive simplicité. Et je trouve dommage que le cadre historique demeure un peu en arrière-plan.

Auteur

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