Titre : La dernière des Wilberforce
Auteur : Julia Kerninon
Editeur : L’Iconoclaste
Nombre de pages : 288
Date de parution : 20 août 2026
Les fantômes de l’été
Sur invitation de sa mère, Waldo revient sur la presqu’île, où, enfant, il passait des vacances en famille. Diane y organise une grande fête. Tout le village est convié.
Les lieux ont une mémoire. Il suffit parfois d’y remettre les pieds pour que les souvenirs affluent, intacts, avec leur lumière trompeuse et leurs zones d’ombre. En revenant sur la presqu’île où il a passé tous ses étés d’enfant, Waldo ne retrouve pas seulement un paysage. Il rouvre une histoire que chacun croyait ensevelie.
Waldo avait huit lors de son premier été à l’hôtel Wilberforce. Très vite, Waldo et son frère Adam deviennent les inséparables des filles d’Eva Wilberforce. Annabel a le même âge qu’Adam, Olivia a l’âge de Waldo, et la petite Naomi est encore un bébé, née d’un autre père.
Autour de l’hôtel des Wilberforce gravite une petite constellation de personnages admirablement dessinés. Il y a Eva, mère solaire et farouchement indépendante. Elle devient très vite amie avec Diane, qui rêve d’écrire sans jamais parvenir à s’autoriser cette liberté. Et puis, les enfants grandissent dans l’insouciance des longues journées d’été avant que l’adolescence ne fissure les évidences.
Un drame annoncé
Julia Kerninon n’entretient aucun faux suspense. Dès les premières pages, elle annonce la mort d’Annabel, puis celle d’Adam. Le véritable enjeu n’est pas de savoir ce qui s’est passé, mais comment un paradis de vacances a pu lentement devenir le théâtre d’un drame.
Annabel, son mystère, sa peau mate, ses cheveux décolorés par le sel et le soleil, ses longues jambes et leur ombre plus longue encore dans les rayons de fin de journée, quand ils traînaient ensemble au village.
Julia Kerninon excelle à raconter ces glissements presque imperceptibles. Un regard qui s’attarde, une admiration qui devient emprise, une parole qui ne trouve jamais sa place. Chez elle, le danger ne surgit pas avec fracas mais il s’installe en silence, porté par les rapports de domination et les aveuglements ordinaires.
Des thèmes de prédilection
L’auteur retrouve ici les thèmes qui traversent son œuvre. Le difficile équilibre entre création et maternité, les héritages familiaux, les blessures de l’adolescence, mais aussi la violence masculine, souvent diffuse, presque invisible. À cet égard, le poème Hawk Roosting de Ted Hughes agit comme un véritable fil rouge. Son célèbre vers — « Je tue où je veux parce que tout m’appartient. Mon droit est indiscutable, indiscuté. » — éclaire la logique de domination qui irrigue le roman sans jamais forcer le trait.
Ce sont bien évidemment les femmes de trois générations successives, Magdalen, Eva, Diane, Olivia et Naomi, qui, mettent au jour ce qui a brisé deux familles.
Julia Kerninon signe un roman profondément romanesque, porté par une tension constante et une galerie de personnages d’une remarquable densité. Mais c’est surtout son extraordinaire capacité à habiter ses personnages qui impressionne. Avec une grande finesse psychologique, elle explore les fragiles équilibres de la vie des femmes, les failles de l’adolescence et la manière dont les traumatismes forgent les personnalités. Une lecture aussi addictive qu’émouvante.
