Titre : Vivre sans bonheur et n’en point dépérir
Auteur : Véronique Ovaldé
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 208
Date de parution : 19 août 2026

 

Le déterminisme des campagnes

Elle est née dans une ferme picarde. Marie, sa mère, passe son temps à travailler. Sa sœur l’aide déjà. Quant au père, figure presque inexistante, il se résume à « un tabouret fumant ».

À deux ans, elle reste assise seule au soleil, sur le trottoir devant la porte de la cuisine. Pendant la guerre, la ferme est occupée par les Allemands. La petite fille découvre alors auprès d’Helmut une douceur et une attention qu’elle ne connaissait pas. Après la guerre, ils continueront quelque temps à s’écrire.

Les mots sont des compagnons admirables, qu’on peut parfaire à l’envi, ce sont les compagnons des enfants tristes, des enfants solitaires.

Intelligente et studieuse, elle obtient son certificat d’études. Elle aurait pu poursuivre au lycée, devenir institutrice et échapper à la destinée qui semble déjà tracée pour elle.

Sauf que

Véronique Ovaldé s’amuse à imaginer les vies qu’elle aurait pu mener. Elle aurait pu exercer un métier, épouser un jeune homme féru de lectures, fuir un foyer violent, profiter d’un héritage. À chaque fois, pourtant, le « sauf que » la ramène vers une autre réalité. Celle de la petite fille qui subit, qui se tait et qui avance sans jamais se révolter.

C’est aussi l’esprit d’une époque. À quatorze ans, elle quitte la ferme pour aller travailler comme domestique en banlieue parisienne. Elle épouse ensuite un ouvrier du bâtiment, beau et ténébreux, mais surtout jaloux et machiste. Comme tant de femmes de sa génération, elle se voit refuser le droit de travailler ou même de disposer librement de son argent. Mais son mari va bien plus loin. En effet, il la prive de liberté, la surveille, la contrôle, la persécute.

Elle redoute sa violence, mais s’évertue à maintenir un semblant d’équilibre pour protéger ses deux filles.

L’une des missions qu’elle se fixe est d’essayer de le garder dans de bonnes dispositions, mais c’est éreintant et c’est vain.

L’emprise

Il existe une violence conjugale plus sournoise que les coups. Celle qui s’installe dans les gestes quotidiens, dans la surveillance, la peur et la soumission. L’emprise est moins visible, mais tout aussi dévastatrice.

Véronique Ovaldé montre avec finesse le terrain qui conduit certaines femmes vers ce type de mariage.  Elle évoque le déterminisme social, l’éducation, les conventions d’une époque où les femmes disposent de peu de droits et de peu d’autonomie. Mais elle montre aussi le poids du tempérament, cette disposition intime à se sacrifier pour les autres. Sa mère aurait été capable, écrit-elle, de nettoyer sa propre ombre sur le sol si on l’avait laissée faire.

Elle est une femme entièrement tournée vers les autres, qui semble avoir fait de l’abnégation une manière de vivre, jusque dans la formule de Colette qui donne son titre au roman : « Vivre sans bonheur et n’en point dépérir. »

Une émotion personnelle

Ces femmes et ces mères sacrificielles me touchent au plus haut point. Peut-être parce qu’elles appartiennent à une génération pour laquelle le renoncement était souvent présenté comme une vertu.

Véronique Ovaldé choisit pourtant de ne pas livrer ce récit sur le seul mode de l’hommage filial. Elle maintient une certaine distance, joue avec les points de vue et les possibles. Tantôt elle semble parler comme l’une des filles, convoquant les souvenirs familiaux. Tantôt, elle se tient à distance, comme la spectatrice d’une famille dysfonctionnelle. Elle imagine surtout toutes les vies qui auraient pu être vécues, tous ces « sauf que » qui ont fait bifurquer une existence.

Dans l’enfance, les filles sont naturellement attirées par un père plus vivant, plus présent, plus séduisant que leur mère effacée. Mais leur regard change avec l’adolescence. Elles comprennent peu à peu ce qu’elles n’avaient pas encore les moyens de voir.

C’est finalement un hommage d’une grande délicatesse que Véronique Ovaldé rend à cette femme silencieuse. En partant d’un récit qui pourrait sembler classique, elle construit peu à peu une réflexion sur le déterminisme, l’emprise et les vies empêchées. Et lorsque le récit touche à sa fin, l’émotion, longtemps contenue, nous submerge. Un dénouement d’une grande sensibilité qui donne au roman toute sa profondeur.

 

Auteur

contact@surlaroutedejostein.fr

Commentaires

7 septembre 2026 à 12 h 04 min

Je n’avais pas aimé ses premiers romans, mais petit à petit, j’apprécie sa plume. Je note ce titre qui t’a plu.



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