Titre : Solénoïde
Auteur : Mircea Cārtārescu
Littérature roumaine
Titre original : Solenoid
Traducteur : Laure Hinckel
Editeur : Noir sur Blanc
Nombre de pages : 800
Date de parution : 22 août 2019
Passé, présent, avenir
Ces repères temporels sont des marqueurs plutôt simples dans une narration. Mais pas forcément pour Mircea Cartarescu. Car la vie est un labyrinthe. Et l’auteur aime les digressions fantastiques.
Finalement, on peut tout de même brosser un rapide résumé. Le narrateur est né en juin 1956 de parents ouvriers, migrants de la campagne. A un an, il perd son frère jumeau. Raison pour laquelle il cherchera toujours son double. Son enfance est marqué par la maladie, les souvenirs brumeux d’opérations et un séjour en préventorium.
A seize ans, il lisait presque deux cent livres par an. Pourtant, deux livres l’ont particulièrement marqué : Le taon de Ethel Voynich et un traité de parasitologie. Adolescent, il écrit un poème de trente pages, La chute. Lors d’une lecture à la Faculté de Lettres, il se fait vivement critiquer. Cet échec cuisant met fin à ses aspirations de carrière littéraire.
Toutefois, il continue à écrire le journal de sa vie. Ce sont de nombreux cahiers qui reviennent sur les traumatismes d’enfance, l’analyse de ses rêves, le récit de son présent et sa peur de la vie.
La quatrième dimension
Après l’échec cuisant de La chute, le narrateur devient professeur de roumain dans une école de la périphérie de Bucarest. Malgré des collègues flamboyants, il semble vivre sa routine journalière sans émotion ni espoir . De sa maison bateau à l’école, il traverse la ville en ruine et les quartiers désertiques.
C’est ce que nous sommes tous, des acariens aveugles fourmillant sur notre grain de poussière dans l’infinité méconnue, irrationnelle, dans l’impasse horrible de ce monde.
Avec son collègue Goia, il découvre l’histoire de la famille Boole, le monde en quatre dimensions et l’étrange fabrique qui recèle une tour mystérieuse. Il se laisse aussi embarquer avec les piquetistes, une secte protestant contre le destin et la fatalité, la douleur et la mort.
L’auteur nous emmène alors dans un monde fantastique, un monde effrayant stimulé par les peurs et les douleurs de chacun. Une nouvelle dimension voit le jour, avec des corps en lévitation grâce aux solénoïdes.
Pour comprendre tout ce qui est dans le dessin, y compris nous-mêmes, nous devrions le regarder d’en haut, depuis la troisième dimension.
Mais que veut nous dire l’auteur derrière ce roman foisonnant, fantastique et pessimiste.
Un roman pessimiste
Le narrateur traîne ses blessures, ses cauchemars de l’enfance. Son échec littéraire a marqué une rupture dans sa vie. Mais qui aurait-il été si il avait connu le succès. La vie est une succession d’aiguillages. Une porte se ferme. Et nous construisons notre propre labyrinthe. Un monde d’énigmes et de rêves.
Et toujours se demander si dans un incendie, l’on sauve l’enfant ou l’oeuvre d’art.
Pourquoi le manuscrit de Voynich, les dessins post-pendaison de Nicolae Minovici, un vase outre-mer, les cubes colorés d’Hinton, ses reliques d’enfance sont-ils sur son chemin ? Faut-il suivre le doigt qui nous laisse entrevoir une autre dimension ?
il est une vraie porte dessinée en l’air et par laquelle j’espère sortir réellement de mon propre crâne…
S’éloigner de Bucarest, cette ville sinistre en ruine est peut-être une porte de sortie. Car la ville est un décor sinistre, « un musée à l’air libre, musée de la mélancolie et de la ruine ».
La lecture de ce roman foisonnant n’est pas facile. Mais finalement lecture puzzle se met en place, dévoilant un personnage meurtri, hypersensible et curieux. Telle Alice dans son pays aux merveilles, il cherche les messages venus d’un autre monde afin de trouver la porte de sortie de la sinistre prison du monde.
Avec la sensibilité de l’adolescent, cet avatar humain des plus malheureux, je perçus alors le monde entier comme une immense charade. Il manquait un mot, un seul, en l’absence duquel tout ètait confus et perdu, car les énigmes, les labyrinthes, les puzzles, les cryptographies n’étaient que des questions, des mondes incomplets en l’absence de la réponse. C’était cela, ce que nous cherchions tous : la réponse, la réponse qui était la vérité.
Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée dans cette lecture commune. Voici le lien de sa chronique . Le roman étant difficile à trouver, Les Argonautes ne pouvait être au rendez-vous. Mais j’espère que nos chroniques lui donneront l’envie de lire ce livre dès que possible.

Commentaires
Un grand merci !, grâce à toi j’ai extrait ce livre de la pile depuis laquelle il m’effrayait depuis sa sortie… tu en parles très bien aussi, et je n’ai pas trouvé l’exercice facile, restituer le foisonnement, l’étrangeté, et l’ambiance sombre et hallucinée qui baigne le récit.. je trouve nos chroniques très complémentaires (c’est en partie à mon avis l’intérêt des LC), en lisant le tien, je me suis dit plusieurs fois « ah oui, il y avait ça aussi, dont je n’ai pas parlé… » 🙂
Une expérience qui me marquera sans doute longtemps..
L’intérêt d’une LC est effectivement de comparer des impressions à chaud. Nos phrases respectives évoquent des moments palpables de notre lecture. On est encore dedans, le ressenti de chacun prend davantage de sens.
Merci de m’accompagner dans ces partages d’une grande richesse. On se retrouve en novembre pour La huitième vie 😉
Le titre particulier laisse présager un contenu à part.
C’est d’ailleurs ce titre qui m’a mis le doute sur l’exhaustivité de ma compréhension. Pourquoi la ville repose-t-elle sur cinq ou six solénoïdes ? Je cherchais un sens politique. Mais je crois que je me pose trop de questions 😅