Titre : Heures sauvages
Auteur : Marie Petitcuénot
Editeur : Héloïse d’Ormesson
Nombre de pages : 144
Date de parution : 20 août 2026

 

Marina Abramović

Marina Abramović est une artiste contemporaine serbe, née en 1946. Figure majeure de l’art corporel, elle explore les limites physiques et mentales du corps, souvent jusqu’à l’extrême, dans des performances où le public devient parfois partie prenante de l’œuvre.

Elle est boulimique de sensations fortes…

En choisissant l’art éphémère, elle s’assure aussi de ne laisser aucune œuvre à Tito, le régime yougoslave ayant longtemps exercé un contrôle étroit sur les artistes.

Andréa se souvient d’une performance de Marina Abramović à laquelle il a assisté à Belgrade. Dans Rhythm 5, l’artiste s’était allongée au centre d’une étoile en flammes et avait fini par perdre connaissance.

En 1974, Andréa ouvre une galerie d’art à Naples. Il attend avec impatience la venue de celle qui l’obsède depuis qu’il l’a vue à Belgrade. Pour cette nouvelle performance, Rhythm 0, il convie un public composé d’amis et d’artistes du monde de l’art.

Rhythm 0

Marina Abramović propose une expérience radicale. Pendant six heures, elle restera immobile et muette face au public. Sur une table sont disposés soixante-douze objets, certains inoffensifs, d’autres potentiellement dangereux. Par exemple, une rose, du miel, des ciseaux, un scalpel, un marteau, une hache, un pistolet et une balle.

Une quarantaine de spectateurs se tient de l’autre côté de la table. Chacun est libre d’utiliser les objets sur le corps de l’artiste comme il le souhaite. Marina Abramović abandonne ainsi toute maîtrise de ce qui peut lui arriver et prend l’entière responsabilité des conséquences de la performance. Quoi qu’il arrive, elle refuse qu’Andréa intervienne pour y mettre fin.

Radiographie de la société

Six heures, c’est long. Mais il faut sans doute cette durée pour mesurer jusqu’où peuvent nous conduire les injonctions sociales, l’effet de groupe et l’abolition progressive des interdits.

Marie Petitcuénot ajuste son récit à la montée en puissance des réactions des spectateurs. D’abord, il y a l’observation, l’attente, l’hésitation. Puis vient le premier franchissement de la distance. Certains agressent, d’autres protègent. Certains agissent seuls, d’autres en groupe. Un homme pousse même sa femme à intervenir.

Ce qui frappe, c’est la facilité avec laquelle la frontière entre spectateur et bourreau peut disparaître.

Difficile pourtant d’imaginer que des êtres appartenant, pour la plupart, à un milieu social et intellectuel privilégié puissent ainsi céder à la violence.

Et face à eux, il y a la passivité sidérante de Marina Abramović. Elle ne réagit pas. Elle ne se défend pas. Elle accepte de devenir un corps livré au regard et aux gestes des autres.

Peut-être que la plus grande provocation, ce ne sont ni les couteaux, ni le revolver, ni les lames de rasoir, mais ce visage exposé, dévoilé. Inatteignable, insupportable. Tu ne tueras point. Jusqu’à quand.

Comme dans la performance de Yoko Ono, Cut Piece, en 1964, Marie Petitcuénot met également en évidence la vulnérabilité du corps féminin, le regard des hommes, la domination, la dépossession du corps et, finalement, la condamnation à la nudité.

L’art de la performance

J’ai découvert l’art de la performance et Marina Abramović à travers les romans de Claudie Gallay. Notamment avec La Beauté des jours, où son héroïne voue une véritable passion à l’artiste.

Avec Heures sauvages, Marie Petitcuénot transforme la performance de Rhythm 0 en un récit percutant et profondément angoissant. Elle ne se contente pas de raconter ce qui s’est passé, elle nous place, nous aussi, face à cette table et à ces soixante-douze objets.

Que sommes-nous capables de faire lorsque toute limite est abolie ? Le mal qui sommeille en chacun de nous peut-il prendre le dessus dès lors que les règles disparaissent ? Et surtout, qu’aurions-nous fait à la place de ces spectateurs ?

La question est vertigineuse, parce qu’elle ne concerne pas seulement ceux qui ont participé à la performance. Elle nous concerne aussi.

Si je suis certaine de ne pas me laisser aller à la violence, aurais-je été capable d’arrêter celle des autres ?

 

Auteur

contact@surlaroutedejostein.fr

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