Titre : Hystérie collective
Auteur : Lionel Shriver
Littérature américaine
Titre original : Mania
Traducteur : Catherine Gibert
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 336
Date de parution : 8 janvier 2026

 

La parité mentale

La crise financière de 2008 a nourri une défiance durable envers les élites intellectuelles. Mais cette suspicion s’est véritablement cristallisée lorsqu’une enquête a révélé que 58 % de la richesse américaine était détenue par des individus au QI supérieur à 135 — soit 1 % de la population.

Au début du récit, la Parité Mentale est pleinement instaurée. Pearson, professeure d’anglais à la Voltaire University, s’y heurte de plein fouet. La directrice de l’école de son fils la convoque. En effet, Darwin, onze ans, surdoué, a prononcé l’expression « C’est débile » à propos du slogan figurant sur le T-shirt d’un camarade.

La discrimination cognitive est désormais illégale. Ainsi, livres, films et œuvres artistiques sont interdits par dizaines. Pearson, élevée dans une famille de Témoins de Jéhovah, a forgé un esprit farouchement rebelle. Lorsqu’elle décide de faire étudier L’Idiot de Dostoïevski à ses élèves, elle frôle le licenciement.

Pour une fois, ses prises de position provoquent une rupture avec sa meilleure amie. Drôle, belle et brillante, Emory est aussi une opportuniste assumée. Aussi, afin de conserver son poste à CNN, elle n’hésite pas à défendre publiquement la Parité Mentale.

Un plaidoyer biaisé

Soutenir Pearson semble une évidence. La nouvelle politique va beaucoup trop loin. En effet, d’une volonté louable de protéger les « autrement capables », le système bascule dans une logique d’inversion totale. Plus de diplômes, plus d’évaluation des compétences pour occuper un poste. Ainsi, Wade, le mari de Pearson, patron d’une entreprise d’élagage, en subit directement les conséquences, entre employés incapables et chirurgiens dangereusement incompétents.

Pourtant, il est difficile d’adhérer sans réserve au point de vue de Pearson. N’a-t-elle pas elle-même choisi le sperme d’un donneur à haut QI pour concevoir ses deux premiers enfants ? Et surtout, ne manifeste-t-elle pas un mépris latent envers sa troisième fille, née naturellement et élevée sous le régime de la Parité Mentale ?

En face, Lionel Shriver dresse le portrait d’une Emory séduisante, charismatique et apparemment mesurée. Ce qui complexifie encore la position du lecteur.

La vocation de la Parité mentale est de nous faire réfléchir à la faćon dont nous traitons les autres, à ce que nous pensons d’eux, voire à la façon dont nous nous considérons nous-mêmes.

Si le dispositif n’était pas poussé à l’extrême, il pourrait presque convaincre.

Au-delà du roman

L’intrigue semble parfois n’être qu’un prétexte à la réflexion. À travers le parcours intime d’une mère rebelle, élevée sous le poids des interdits, Lionel Shriver force volontairement le trait pour dénoncer les dérives de nos sociétés contemporaines. Néanmoins, Hystérie collective reste un très beau roman sur l’amitié, mise à l’épreuve par l’idéologie et l’ambition.

L’actualité internationale offre aujourd’hui de nombreux exemples des effets produits par les excès de certains dirigeants. Trop élitistes ou trop populistes, les systèmes finissent toujours par générer des conséquences parfois irréversibles.

Nous vivons sous le joug d’une bien-pensance omniprésente. En la poussant à l’absurde, Lionel Shriver nous oblige à réfléchir. J’ai été frappée par le nombre de mots, d’œuvres et de références culturelles qu’il faudrait interdire pour ne froisser personne.

Et cette obsession de la pureté morale dans nos sociétés occidentales ne crée-t-elle pas, paradoxalement, un terrain fertile pour que d’autres profitent du chaos afin d’avancer leurs propres agendas ?

 

Auteur

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