Titre : Dios et Florida
Auteur : Ivy Pochada
Littérature américaine
Titre original: Sing her down
Traducteur : Adélaïde Pralon
Editeur : Globe 
Nombre de pages : 334
Date de parution : 6 mars 2025

 


Prison de femmes

Tout commence dans une prison pour femmes en Arizona. Kace, une détenue qui prétend parler aux fantômes, évoque un étrange graffiti mouvant, quelque part dans une rue de Los Angeles, non loin du célèbre panneau Hollywood. Une apparition récurrente et troublante qui plante le décor.

 Mais avant d’en arriver là, faisons connaissance avec Florida et Dios. La première, issue d’un milieu aisé, purge une peine pour complicité de meurtre. Au moment des faits, elle était sous l’emprise de l’alcool et de la drogue et ne se considère guère responsable. Elle n’a fait, affirme-t-elle, que conduire son petit ami, celui qui a jeté une bombe dans un bar.

Dios, au contraire, assume pleinement sa violence. Elle n’hésite d’ailleurs pas à s’en prendre brutalement à Tina, une autre détenue. Entre les deux femmes se noue une relation aussi étrange que menaçante. Dios  s’emploie inlassablement à pousser Florida à reconnaître la violence qui sommeille en elle.

Lorsque, en pleine pandémie de Covid, elles bénéficient toutes deux d’une libération anticipée, leur histoire ne fait que commencer. Elles doivent d’abord observer une quarantaine de deux semaines dans un hôtel voisin. Florida ne pense qu’à une chose, rejoindre sa mère à Los Angeles pour récupérer sa voiture. Car c’est au volant de sa Jaguar qu’elle éprouve le plus intensément le sentiment de liberté.

Dios, elle, s’engage dans son sillage. Elle ne lâchera pas Florida tant que celle-ci n’aura pas accepté de regarder en face cette part d’elle-même qu’elle refuse de reconnaître.

Road movie

Florida prend illégalement le bus pour Los Angeles. Dios la retrouve rapidement. Commence alors une fuite à travers une Californie méconnaissable, où la violence semble pouvoir surgir à chaque instant.

Les rues désertées par la pandémie, les campements sauvages de sans-abri, les silhouettes hagardes que l’alcool et la drogue ont laissées sur le bord du chemin composent un décor de fin du monde. Ivy Pochoda transforme Los Angeles en territoire de western. C’est une ville fantôme où les personnages avancent comme des fugitives, avec la mort dans leur sillage.

En remontant le passé de Florida, la romancière cherche le point de bascule. Ce moment où la violence prend le pas sur la raison. Mais elle se garde bien de fournir une réponse définitive. D’où vient la violence ? Est-elle inscrite en nous, ou naît-elle des circonstances ? Et quelle part de cette violence Florida porte-t-elle réellement en elle ?

Le roman pose aussi, en creux, une question dérangeante : les femmes peuvent-elles se montrer aussi violentes, aussi cruelles que les hommes ? Lobos, la lieutenante chargée de les poursuivre, apporte un autre éclairage. Elle connaît intimement les violences faites aux femmes, qu’elle a elle-même subies avec son mari. Pourtant, elle n’échappe pas à la rage qui semble contaminer tous les personnages.

Chez Ivy Pochoda, la violence n’est donc jamais seulement celle des criminels. Elle circule, se transmet, se nourrit des blessures anciennes et finit par brouiller les frontières entre victimes et bourreaux.

Dans le sillage de Ces femmes-là

J’avais découvert Ivy Pochoda avec Ces femmes-là, roman noir particulièrement puissant consacré au meurtre en série de prostituées. La romancière y donnait la parole à celles que la société préfère ne pas voir, ces femmes marginalisées dont les disparitions n’intéressent personne. Elle y faisait également le portrait d’une policière déterminée à comprendre ces victimes et à leur rendre une existence.

Dios et Florida est peut-être moins intense que Ces femmes-là, mais on y retrouve la même attention portée aux personnages féminins, à leurs blessures et à leurs zones d’ombre. Et surtout ce goût pour les territoires à la marge, les êtres cabossés et les atmosphères suffocantes.

Ivy Pochoda compose ainsi un road movie noir et halluciné, où la route vers Los Angeles devient moins une échappée vers la liberté qu’une plongée au cœur de la violence.

 

Auteur

contact@surlaroutedejostein.fr

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