Titre : La rosa perdida
Auteur : Christopher Laquieze
Editeur : JC Lattès
Nombre de pages : 270
Date de parution : 14 janvier 2026

 

Chronique d’une mort annoncée

Dès l’incipit, Christopher Laquieze annonce la couleur :

Quand Matias Ordoñez dénonça sa mère, elle fut pendue le lendemain matin sur la Plaza Vieja, et nul ne sut jamais si c’était par amour ou par vengeance qu’il l’avait condamnée.

La fin est révélée d’emblée, à la manière de Gabriel García Márquez dans Chronique d’une mort annoncée, dont une citation sert d’épigraphe au roman. Mais si l’issue est connue, les causes demeurent obscures. C’est là que réside toute la tension du récit. Nous voulons comprendre pourquoi un fils a livré sa mère au bourreau.

Et, fait remarquable, pour un auteur français, Christopher Laquieze restitue avec beaucoup de réalisme la touffeur, la fièvre et la fatalité d’une Amérique latine marquée par la dictature.

Sofia Ordoñez, figure de la résistance

San Jacinto del Río est un village insaisissable, jamais inventorié sur les cartes. On y échoue par hasard ou guidé par un passé tragique. Mario y arrive pourtant sans peine et s’y fait embaucher chez un menuisier. Sur le marché, il rencontre Sofia María Ordoñez,  une femme qui semble porter la mort en elle.

Le village vit sous la coupe du dictateur Isidro Gálves. Entouré de ses lieutenants, Álvaro Menendez et Rodrigo Salcedo, il maintient la population dans un climat de terreur. En arrière-plan, le roman évoque les heures sombres des dictatures sud-américaines : enlèvements d’enfants, centres de torture, corps jetés depuis les avions. Ces échos historiques donnent au récit une profondeur glaçante et réaliste.

Face à cette violence, la résistance s’organise dans l’ombre. Sofia ouvre La Rosa Perdida, un bordel qui devient bien plus qu’un lieu de plaisir. C’est à la fois un refuge pour les femmes brisées et un centre clandestin de collecte d’informations. Dolores, favorite de Vega — bras droit du dictateur — et La Roja, capable de tenir tête à Menendez, deviennent des pièces essentielles de cette stratégie fragile et dangereuse.

Sofia n’est pas seulement une résistante : elle est stratège, protectrice et mère. Mais Vega devine bientôt la supercherie. Et le piège se referme lentement.

Passion, mystère et réalisme magique

Le roman est peuplé de figures presque mythiques : une sorcière qui lit l’avenir dans les broderies, un garçon qui se mue en poisson, des revenants qui murmurent dans la nuit. Ce glissement vers le fantastique inscrit le roman dans la magie latino-américaine, sans jamais perdre son ancrage politique.

Christopher Laquieze tisse, selon ses propres mots, « des histoires pour ceux qui n’en ont plus ». Il raconte la brutalité des régimes autoritaires, mais aussi l’espoir obstiné des résistants. Il parle de passion salvatrice et de vengeance nécessaire.

Matias, le fils de Sofia, incarne la pureté menacée dans un monde gangrené par la peur. Son geste — dénoncer sa mère — reste au coeur du suspense de ce récit. Les éléments se mettent en place au fil des pages. Trahison, sacrifice, vengeance, méconnaissance ou preuve d’amour ? L’auteur entretient le doute jusqu’au bout.

Certes, quelques zones d’ombre subsistent — des origines de personnages à l’énigme d’un mystérieux carnet — mais ces incertitudes participent à la densité mystérieuse du récit. Elles renforcent cette impression de légende tragique transmise par fragments.

La Rosa Perdida est un roman de fièvre et de mémoire, un chant d’amour filial brisé par la dictature, une fresque de résistance portée par une héroïne inoubliable. Christopher Laquieze réussit à faire dialoguer l’intime et le politique, le réel et le merveilleux, pour livrer une œuvre à la fois sensuelle, tragique et profondément humaine.

 

 

Auteur

contact@surlaroutedejostein.fr

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