Titre : Les miettes
Auteur : Lukas Bärfuss
Littérature allemande
Titre original : Die krume brot
Traducteur : Camille Luscher
Editeur : Zoé
Nombre de pages : 240
Date de parution : 8 janvier 2026
Le destin tragique d’Adelina
Dans Les miettes, Lukas Bärfuss dresse le portrait implacable d’une femme broyée par l’héritage familial et le déterminisme social.
À la mort de son père, Adelina hérite de dettes écrasantes que sa mère l’a contrainte à accepter avant de disparaître. Presque illettrée, privée de ressources et de soutien, elle abandonne son apprentissage de la broderie pour travailler à la chaîne dans une usine de soupes. Comme lui dira plus tard un activiste, son corps devient son unique capital. Et sa vie devient une succession de contraintes économiques et sociales.
Sa rencontre avec Salvatore, immigré italien sans autorisation de séjour, fait naître un fragile espoir. De leur amour naît une petite fille, Emma. Mais l’irrégularité administrative de Salvatore condamne le couple. Assez vite, il doit repartir en Italie, promettant un retour improbable. Adelina reste seule, mère célibataire dans une société peu clémente envers les femmes sans statut.
L’arrivée d’Emil semble d’abord offrir une issue. En effet, il la protège d’un propriétaire abusif, d’un huissier pressant et d’une patronne revancharde. Pourtant, cette protection se mue en enfermement. Emil, autoritaire et ombrageux, l’isole dans une vieille maison près de Turin. Le salut promis prend alors les traits d’une nouvelle prison.
Aux racines du mal
Pour éclairer le destin d’Adelina, Lukas Bärfuss remonte cinquante ans en arrière, retraçant l’histoire d’Angelo Mazzerini, son grand-père. Originaire de Trieste et étudiant en droit à l’Université de Graz, Angelo nourrit une haine profonde contre l’Empire austro-hongrois. Lorsque l’Italie entre en guerre en 1915, il s’engage parmi les grenadiers de Sardaigne.
De retour du front, il se rapproche des milieux fascistes et épouse Paola Carnieri, femme fragile dont il aura un fils, Mario. Mais des rumeurs sur les origines slaves de Paola fissurent l’édifice familial. Angelo se détourne progressivement de son fils. En 1943, lorsque Mario est mobilisable, il refuse même d’intervenir auprès du préfet pour le protéger.
Ce rejet marque durablement Mario. À la mort de son père, il sombre dans la boulimie, l’addiction au jeu et la dépression. Espérant rompre avec ce passé toxique, il épouse Margherita et s’installe à Zurich. C’est là que naît Adelina — et que le poids des fautes et des silences familiaux continue d’agir.
Un roman sombre
À travers l’histoire d’Adelina, Lukas Bärfuss explore la transmission du malheur et la violence sociale exercée sur les plus vulnérables. Le roman met en scène une mécanique implacable : pauvreté, manque d’éducation, dépendance affective et précarité administrative s’enchevêtrent pour enfermer l’héroïne dans une spirale descendante.
On peut toutefois s’interroger sur l’accumulation des drames. Cette succession d’épreuves confine parfois à l’acharnement romanesque et peut susciter un doute quant à sa vraisemblance. Mais c’est aussi cet excès qui donne au récit sa force démonstrative. Ainsi, Adelina n’est pas un simple personnage mais elle incarne un symbole du prolétariat exploité.
Le style de l’auteur, sobre et fluide, entretient par ailleurs une part d’ombre. Certains événements du passé demeurent flous ; les figures d’Emil ou de Pio le vagabond restent ambiguës. Ces zones d’incertitude empêchent toute certitude sur l’ explication psychologique. De plus, elles renforcent l’idée d’un mal diffus, transmis de génération en génération.
Les miettes apparaît ainsi comme un roman sombre, presque fataliste, où les existences semblent déterminées bien avant leur naissance. Reste une question ouverte : Adelina saura-t-elle briser la chaîne pour offrir à sa fille Emma un avenir affranchi des fautes du passé ?

Commentaires
Si c’est un roman sombre, je crains que la réponse à ta dernière question soit : non.