Titre : Tendre Maroc
Auteur : Emmanuelle de Boysson
Editeur : Calmann-Levy
Nombre de pages : 200
Date de parution : 11 mars 2026

 

Le refuge de l’enfance

Certains événements bouleversants remettent une vie entière en perspective. Il y a quelques années, Emmanuelle de Boysson a été victime d’un arrêt cardiaque. Pendant trente minutes, son cœur s’est arrêté de battre. À la suite de cette expérience de mort imminente, elle a senti le besoin de retourner à l’enfance, de retrouver la source de sa légèreté perdue.

Elle est donc revenue à Mohammedia, petite ville balnéaire près de Casablanca, où elle avait vécu de six à treize ans, entourée de ses parents et de ses quatre frères et sœurs. En découvrant sa maison d’enfance en ruine, au milieu des immeubles d’une ville désormais transformée, l’auteure a senti l’urgence de faire revivre ce passé, d’en réveiller les couleurs et les parfums. C’est de ce retour qu’est né Tendre Maroc.

Un roman d’initiation

À travers Emma, double romanesque de l’auteur, nous plongeons dans un Maroc vibrant, sensuel et lumineux. La famille quitte la France quand le père reprend la direction d’ICOMA, industrie cotonnière du Maroc. Ils s’installent dans une villa de fonction de la ville fantôme de Mohamedia.
Blanche, la mère y aménage un jardin luxuriant, théâtre de jeu et de découverte de la famille. Là, tous les sens sont en éveil.

Entre six et treize ans, Emma découvre les saveurs, les amitiés, les jeux et les premiers désirs amoureux. Avec sa cousine Camille, jeune fille audacieuse, elle défie l’autorité parentale et goûte à la liberté. Surtout lorsque ses parents lui interdisent de voir Mehdi, un jeune Marocain dont elle est amoureuse.
Le récit est une plongée sensorielle dans les paysages marocains ( Casablanca, Marrakech, l’Atlas) mais aussi dans la nostalgie des années 60. Marelle, osselets, scoubidous, romans photos ou Salut les copains ! Un monde familier et émouvant de mon enfance ressurgit.

Le manque au cœur de l’abondance

Sous cette enfance lumineuse, un manque s’insinue pourtant, celui de l’attention maternelle. Blanche, mère rigide et dévouée, réserve ses élans de tendresse aux plus démunis des bidonvilles plutôt qu’à ses propres enfants. Issue d’une lignée de femmes austères et catholiques, marquée par la guerre, elle perpétue une éducation où les gestes tendres n’ont pas leur place et où la morale s’impose comme rempart à la peur.

Emma souffre en silence de cette distance, de ces phrases qui blessent comme « les garçons sont dégoûtants » et d’un amour maternel qu’elle ne sait pas décoder. Emmanuelle de Boysson décrit avec justesse cette éducation nourrie d’inquiétude et de devoir, où la protection se confond avec la peur. J’y ai reconnu mes propres failles de mère, les questionnements d’adulte de mes filles, cette difficulté à transmettre les gestes maternels inconnus des générations précédentes.

Je voudrais m’inventer cette légèreté que ma mère n’a pas su me transmettre.

Plus qu’un roman de souvenirs

Tendre Maroc dépasse le cadre du récit d’enfance. C’est une quête identitaire, intime et universelle, où se révèlent les traces silencieuses de la transmission entre mères et filles.

Louise, Lucie, Madeleine, Catherine, ma mère : j’ai l’impression que ce qui cloche en moi, mes blessures, ont à voir avec cette lignée, avec ce qui s’est transmis, le manque d’amour, la fêlure.

À travers Emma, l’autrice explore la construction de la féminité, de la pudeur, de la sexualité avec ses plaisirs et ses pièges. Le roman célèbre aussi la naissance de l’écriture. Emma, enfant réservée, a trouvé refuge dans la lecture. Le journal d’Anne Franck fut une vraie révélation. Le point de départ de l’écriture avec des lettres à Anne, considéré comme sa confidente et amie.

Ce récit m’a profondément touchée. Il a réveillé les échos d’un voyage récent au Maroc et la nostalgie de ma propre enfance. Mais surtout, il éclaire avec finesse les liens complexes entre générations. Comment la peur d’une mère pour l’avenir de ses enfants peut devenir paralysante, et comment, en grandissant, on apprend à reconnaître l’amour même lorsqu’il s’exprime maladroitement.

Tendre Maroc est un roman sur la transmission, la mémoire et la réconciliation. Il parlera à toutes les femmes, et à toutes les filles devenues mères, qui savent combien il est difficile de dire l’amour sans le blesser.

 

 

 

 

Auteur

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