Titre : Specimen
Auteur : Pauline Clavière
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 416
Date de parution : 11 mars 2026
A pas feutrés
La narratrice, écrivaine, vit depuis quatre ans à Marseille avec son mari Alex et son jeune fils, Lucas. Afin de se concentrer sur l’écriture, elle met son fils chez Mina, une assistante maternelle conseillée par son amie Sophie.
Mina vit seule avec Rafael, son fils de dix huit ans. Mais quand celui-ci, recherché par la police, disparaît, elle confie son carnet intime à la narratrice.
Rafael s’est logé dans ma tête comme un ver dans un fruit.
Non seulement, sa conscience d’écrivaine la pousse à enquêter mais cette histoire fait aussi ressurgir des blessures du passé. Laura, sa meilleure amie d’enfance, a mystérieusement disparue quand elle avait une douzaine d’année. Que lui reste-t-il de son amie ? Une photo volontairement scandaleuse, un souvenir effrayant d’auto-stop. Des vérités planquées dans les replis de la mémoire.
Ces mots engloutis. Parfois il suffit de l’un deux pour ramener les choses au réel. Un mot-locomotive surgit d’un tunnel, tractant des wagons débordant de matières fantômes, rendues à la lumière. Ces sédiments d’existence, c’est pour les trouver que j’écris.
Un sujet tabou
Avec ce roman, Pauline Clavière s’attaque à un sujet sensible, la pedocriminalité. L’actualité ne cesse d’effrayer les jeunes parents qui confient leurs enfants aux écoles, lieux de garde ou de loisirs.
Mais elle aborde surtout ici les comportements déviants de jeunes adultes, voire de mineurs. A quel âge peut-on maîtriser la différence entre le bien et le mal ? Surtout quand on a été élevé dans une famille violente et malsaine.
Rafael n’a que dix-huit ans au moment de son procès, peut-être moins au moment des faits. Elevé dans la violence et l’inceste, il a défenestré son père quand il avait seize ans. Mais bien évidemment, la misère sociale n’excuse aucune dérive.
La narratrice ( et l’auteure) a recours aux mots indispensables du psychiatre Walter Albardier pour donner du sens.
Aujourd’hui plus de 30% des gamins de dix ans passent plus d’une demi-heure par mois à mater de la pornographie.
Alors que l’adolescence est une période d’éveil à la sexualité, le fait d’être livré aux affres d’internet et ses vices en libre-service est un danger pour la jeunesse.
Excellemment traité
Pauline Clavière nimbe le début de son récit de mystère. Auditions policières, extraits du carnet de Rafael, souvenirs de jeunesse, quotidien perturbé. On avance à pas feutrés, avec deci delà quelques petits mots inquiétants qui laissent envisager la perversité.
En convoquant une mère prête à tout pour défendre son fils, une victime, un prédateur, un psychiatre, l’auteur donne la parole aux avocats de la défense et de l’accusation. Il n’y a aucun jugement dans ses propos. Mais des faits qui laisseront à chaque lecteur la capacité de réfléchir sur cette montée en puissance de violences perpétrées par des adolescents de plus en plus jeunes.
Et que deviendront ces jeunes victimes poussées à témoigner et subir la violence d’un tribunal, parfois atténuée par la présence rassurante d’un chien.
La narratrice, elle, après des années de silence et des mois à replonger dans l’horreur, a trouvé son refuge dans la littérature.
La possibilité pour la fiction de compléter le réel, sa capacité à le dépasser, atteindre grâce à elle une vérité plus grande encore.
Voilà l’objectif de ce roman. L’auteur laisse des zones de flou, s’abstient d’expliquer ou de juger afin de laisser à chaque lecteur, comme aux jurés d’un procès, la liberté d’atteindre sa vérité sur ce sujet difficile.
